CONFERENCE SUR LES CONTRIBUTIONS THEOLOGIQUES DE JEAN-MARC ELA ET ENGELBERT MVENG A L’ECLOSION DE LA PENSEE THEOLOGIQUE CONTEMPORAINE

CONFERENCE SUR LES CONTRIBUTIONS THEOLOGIQUES DE JEAN-MARC ELA ET ENGELBERT MVENG A L’ECLOSION DE LA PENSEE THEOLOGIQUE CONTEMPORAINE

Le lundi 26 janvier dernier, notre grand séminaire a abrité une prestation académique d’anthologie. Il s’agissait précisément de deux exposés théologiques magistraux portant sur les contributions de Jean-Marc ELA et Engelbert MVENG - deux ténors de la théologie africaine d’origine camerounaise - à l’éclosion de la pensée théologique contemporaine. Sous la modération du père Simon Pierre MBEM MAYI, professeur d’ecclésiologie et responsable de la culture, ces exposés étaient respectivement présentés par deux spécialistes suffisamment avertis sur la pensée des théologiens sus cités. Il s’agit de l’abbé Dr Daniel BILONG, recteur du grand séminaire, et de l’abbé Dr André Marie DJON LIMAY, préfet des études de la même institution. Dans un décor si bien planté, les idées fortes de cette conférence tombaient généreusement dans une assistance attentive constituée des formateurs de la maison de formation, des séminaristes et des reporters de la Radio Television Veritas. Suivant un planning minutieux et structuré, la séance qui a commencé à 15 h 00 et s’est étendue jusqu’à 18 h 00, était constituée d’exposés, de temps de pauses, d’échanges et d’interviews. Somme toute, cette conférence qui a connu deux grands exposés enrichissants proposait indéniablement à l’attention de ses auditeurs des idées consistantes dont il convient d’en ressasser la teneur.

PREMIER EXPOSÉ : LA CONTRIBUTION DE JEAN-MARC ELA À L’ÉCLOSION DE LA PENSÉE CONTEMPORAINE

Par l’abbé Daniel BILONG (Dr en Théologie fondamentale)

Le présentateur du premier exposé portant sur la contribution théologique de Jean Marc ELA était le père Daniel BILONG. Prêtre du diocèse d’Eséka, il est ordonné en 2003 et exerce plusieurs responsabilités pastorales comme vicaire et comme curé de paroisse avant de poursuivre ses études à l’Université Frederick Guillaume de Bonn. En 2018, il en sort nanti d’un doctorat en Théologie fondamentale après avoir soutenu une thèse sur Jean-Marc ELA. Ayant pris part à de nombreuses publications, il est l’auteur de L’approche théologique de Jean-Marc Ela et sa pertinence en Afrique publié en 2020 dans les éditions L’Harmattan à Paris. Il est depuis 2019 enseignant vacataire au Grand séminaire théologat de Nkong-Bodol à Douala. En 2022, il devient formateur permanent puis en 2023, il a été nommé recteur de ladite institution, charge qu’il occupe jusqu’aujourd’hui. Son experience académique lui permet dès lors de benéficier d’un regard éclairé sur l’auteur qu’il presente avec pertinence : Jean-Marc ELA.

Jean-Marc ELA, né en 1936 à Ebolowa, chef-lieu de la région du Sud Cameroun et mort le 26 décembre 2008 à Vancouver (Canada), est un prêtre du diocèse d’Ebolowa, universitaire, sociologue, anthropologue et théologien camerounais. Issu d’une famille modeste de neuf enfants, Jean-Marc Ela a passé son enfance au village. Après son baccalauréat Série A (lettres), il a été admis au grand séminaire d’Otélé. Au début des années 1960, il est ordonné prêtre. Il a ensuite poursuivi ses études supérieures en France. En 1969, il a soutenu à la faculté de théologie catholique de Strasbourg sa thèse de doctorat d’État en théologie sur Martin Luther. Après sa soutenance, il est rentré au Cameroun. Il a vécu et travaillé pendant près de 15 ans avec des communautés paysannes à Tokombéré dans le Nord-Cameroun sur les pas de Baba Simon. En 1978, il a soutenu une deuxième thèse de doctorat de troisième cycle en anthropologie sociale et culturelle à l’université Paris V. En 1990, il a soutenu une troisième thèse en vue de l’Habilitation à diriger les recherches en sociologie à Strasbourg. Sa riche expérience intellectuelle et pastorale a favorisé chez lui une pensée prolifique.

De fait, son testament notable consiste en un désir profond de repenser la théologie si bien que sa piste de réflexion s’intitule : « Essai de la compréhension d’une théologie ». Pour lui, le discours théologique doit passer de la ratio à la symbolique, du discours métaphysique au discours symbolique pour tout exposé théologique. Ce paradigme part de l’idée que la transcendance de Dieu ne peut pas être désolidarisée de l’histoire et des cultures humaines, car Dieu n’est pas en marge de l’histoire et des cultures. Et chaque culture a sa manière de parler de Dieu à travers des symboles qui lui sont propres. Tout discours théologique doit aussi tenir compte des symboles culturels à travers lesquels une culture exprime sa foi. L’homme est le produit d’une culture. Il n’est pas isolé. Son comportement est parfois le fruit de sa socialisation et de son éducation. Le milieu naturel influence les manières de faire et d’agir. Ce milieu naturel n’est jamais neutre. Il est toujours porteur de pesanteurs qui poussent l’homme à agir de telle ou de telle manière, et mène à commettre des actes de destruction de soi et des autres.

C’est ce milieu qu’il faut d’abord évangéliser parce qu’il est porteur du péché social. C’est ce que le pape Jean-Paul II appelait les structures de péché. Ainsi, au binôme « fides et ratio », il propose le binôme « Sociologie et Théologie ». En termes de méthode en théologie, il préconise l’induction sur la déduction et asserte que les symboles parlent plus de Dieu que l’idée de Dieu. Par conséquent, la théologie doit partir de l’homme concret à l’homme général. La grande conséquence pastorale se précise immédiatement, c’est la pastorale pratique en lien avec les hommes et les femmes de notre temps : « Nous avons besoin de sortir des cénacles pour rencontrer l’homme africain dans son espace d’interrogation » ( cf. Jean-Marc ELA, Voici le temps des héritiers). En ecclésiologie, le théologien préconise la collégialité entre les Eglises particulières et Rome. De plus, après avoir accordé un point d’honneur sur la primauté du nous sur le je, il dévoile la notion de péché social et pose la nécessité de lutter contre toute forme de structure de péché. Au plan missiologique, il prône une théologie sous l’arbre de la croix et un témoignage missionnaire qui se fait pieds nus à l’exemple de Baba Simon.

Jean-Marc Ela propose aussi 5 dépassements nécessaires pour repenser la théologie de notre temps :

-       Dépassement de la raison analogique à l’herméneutique symbolique

-       Dépassement de la conception de Dieu comme Transcendance absolue (Moteur premier d’Aristote précisément) au Dieu de l’Incarnation et de l’histoire

-       Dépassement d’une conception anthropologique uniquement substantielle pour une conception intégrale de l’homme comme sujet historico-social

-       Dépassement de la spiritualisation du mal pour une identification concrète du mal dans les structures sociales avec la mise en évidence du concept du péché social

-       Dépassement d’une conception du salut comme quête post-mortem pour une conception d’un salut de l’homme vivant et intégral

-       Dépassement d’un langage théologique abstrait et incompréhensible pour l’homme de notre temps au profit d’une actualisation et d’une contextualisation du langage théologique en Jésus-Christ

-       Dépassement d’une mission comme implantation pour une mission comme témoignage

 

DEUXIEME EXPOSÉ : LA CONTRIBUTION D’ENGELBERT MVENG À L’ÉCLOSION DE LA PENSÉE CONTEMPORAINE

Par l’abbé André Marie DJON LIMAY (Dr en Missiologie)

L’abbé André Marie DJON LIMAY, présentateur du second exposé portant sur l’originalité de la pensée théologique d’Engelbert MVENG, est prêtre du diocèse d’Edéa. Ordonné en 2013, il poursuit ses études de spécialisation en missiologie à l’Université Pontificale Urbaniana à Rome. Après la soutenance d’une thèse sur Engelbert MVENG, il obtient un doctorat en Missiologie en 2019, puis rejoint son diocèse pour servir à plusieurs niveaux sur le terrain pastoral et académique. Il est depuis 2023 formateur permanent et professeur de Missiologie au grand séminaire théologat de Nkong-Bodol où il occupe actuellement la fonction de préfet des études. Auteur très prolifique, on retient parmi ses publications deux ouvrages phares : De l’art négro-africain à l’art chrétien inculturé. Engelbert Mveng et l’évangélisation des peuples et L’identité théologique d’Engelbert Mveng, respectivement publiés aux éditions L’Harmattan en 2022 et 2025. Bien renseigné sur la figure théologique d’Engelbert MVENG, il débute sa présentation par une biographie détaillée du théologien.

Engelbert MVENG, né le 9 mai 1930 à Enam-Ngal, près de Yaoundé, est le premier prêtre jésuite camerounais. Il est auteur dans les domaines de l’art, l’histoire, l’anthropologie et la théologie. Né dans une famille presbytérienne mais baptisé dans l’Église catholique, MVENG a reçu une éducation chrétienne de ses parents. Il a été envoyé au pré-séminaire d’Éfok en 1943-1944, puis au petit séminaire d’Akono en 1944-1949. Après une année au grand séminaire de Yaoundé, il a été envoyé au noviciat Jésuite de Djuma en 1951. En Belgique, il a poursuivi des études philosophiques à Wépion entre 1954 et 1958, puis à Paris. Mveng est devenu prêtre en 1963 et a soutenu plusieurs thèses, dont celle sur le paganisme face au christianisme dans la correspondance de Saint Augustin. Il a également écrit sur les sources grecques de l’histoire négro-africaine depuis Homère jusqu’à Strabon. Il est historien, artiste auto didacte. Il est également le fondateur de la communauté des Béatitudes. Il mourra mystérieusement assassiné en 1995 à Yaoundé.

Son parcours de théologien débute avec sa contribution à la rédaction de l’article intitulé « Les prêtres noirs s’interrogent » publié en 1956 par un collectif de prêtres autochtones africains, qui est en réalité l’acte de naissance de la théologie africaine. Sa théologie est essentiellement une théologie de libération et d’inculturation. La théologie de la libération africaine qu’il met en avant n’est pas à comprendre sous le même paradigme que celle d’Amérique latine. En effet, pour ce contexte précis, ce qui était mis en cause c’était l’oppression du capitalisme dans une perspective matérielle et sociale. La libération d’ordre africaine inclut plutôt un paradigme anthropologique et intégral. En effet, depuis la traite négrière, c’est l’humanité de l’homme africain qui est niée voire amoindrie. Cet appauvrissement anthropologique a incontestablement affaibli la vitalité des peuples africains et c’est dans ce terrain concret que la théologie africaine doit être une théologie de libération. En outre, en prônant une lecture africaine de la Bible, il défend fortement l’inculturation afin de permettre à l’Évangile de répondre aux problèmes adéquats de survie des peuples. Sa contribution à l’émergence de la théologie contemporaine repose essentiellement sur l’impulsion donnée à l’inculturation avant le concile Vatican II ; la distinction de la théologie africaine de la libération de celle d’Amérique latine ; l’inauguration de la théologie africaine et de la théologie symbolique ; et l’interdisciplinarité de la réflexion théologique, etc.

Pour ces deux monuments de la théologie africaine, le Christ doit être la réponse parfaite aux angoisses de l’homme africain plongé dans un drame existentiel. Ce drame se situe dans le combat permanent pour la recherche du salut, le monde étant perçu comme un champ perpétuel de combat entre les forces de la vie et celles de la mort. Seul le Christ est capable d’apporter le salut définitif aux africains et à tous les hommes.